Considérations autour de l'abasson de la chaire de vérité de l'église Saint Lambert, de Bouvignes.

Un bien curieux déménagement

L'abasson de la chaire de vérité de l'église de Bouvignes trouva, en 1936 une nouvelle fonction. En voici l'origine.

Dès 1922, le souci principal des restaurateurs de l'intérieur de l'église Saint Lambert était de lui redonner son lustre, antérieur à 1544, date du sac de Bouvignes par les armées du roi Henri II.

Ni les moyens, ni les sacrifices ne furent épargnés : tout l'édifice fut entièrement décapé et les stucs placés à la fin du XVIIIe S. disparurent. La pierre mise à nu laissa apparaître d'incroyables réparations entreprises tout au long de la fin de l'Ancien Régime sur des murs portant encore les traces du violent incendie de l'église lors du sac. Toutes les colonnes du sanctuaire durent être retaillées ainsi que les chapiteaux ! De nouvelles fenêtres furent percées et l'on choisit même de reconstruire entièrement les murs latéraux sud et nord. Le « vieux choeur » ouest fut dégagé ce qui eut l'effet d'agrandir considérablement l'église : plus de 55 mètres. Le mur de soutènement du jubé fut abattu et l'orgue placé sur le côté arrière gauche.


Cette entreprise ne se fit pas sans résistance et l'on se heurta sur l'incontournable difficulté financière. Force cependant est de reconnaître que la restauration fut habilement menée pour nous laisser un édifice remarquable tel que nous le connaissons aujourd'hui.


Les restaurateurs souhaitaient aussi dégager la perspective de la nef : tout ce qui entravait le regard jusqu'au choeur devait être ôté. Ce souci d'esthétique se heurta à la présence de la chaire de vérité qui était couronné par un important abasson ou abavoix. Parce que celui-ci semblait être un ajout postérieure à la sculpture attribuée au Valencien , Pierre Schleiff, l' abasson fut enlevé. Il trouva une nouvelle et bien curieuse fonction : se retrouver au sommet de la coupole du choeur et occulter l'ouverture par laquelle descendaient jadis les cordes des cloches.


Les archives paroissiales possèdent un document très intéressant qui montre que cette ouverture était occultée par un stuc représentant le monogramme du Christ : I H S mais celui-ci disparu suite lors du bombardement du clocher en août 1914 . L'abasson de la chaire de vérité lui fut alors substitué.

La mandorle

La sculpture représente la colombe de l'Esprit Saint entourée de rayons lumineux eux-mêmes entourés une mandorle de gloire. Dans la tradition chrétienne, la mandorle épouse toujours une forme ovale et entoure entièrement la représentation soit d'une personne de la Trinité, ou de la Vierge Marie ou d'un saint. La mandorle symbolise la sainteté du personnage : la sainteté qui l'entoure dépasse toute sainteté !

Il est intéressant de rappeler la différence entre l'auréole et la mandorle.

L'auréole qui entoure la tête des saints symbolise la gloire dont le saint est revêtu. L'auréole ou nimbe s'est généralisé depuis le VIIe siècle, mais se voit déjà depuis le IVe siècle notamment sur les icônes du Christ.

L'auréole fait un tout avec le saint et rayonne pour ainsi dire la grâce qui l'habite (tout comme celle qui figure autour de la représentation de saint Nicolas, ici à gauche) .Ce n'est pas quelque chose de rajouté qui plane au-dessus de sa tête comme sur les peintures occidentales, exprimant une grâce créée qui serait entre guillemets parachutée mais l'énergie divine qui vivifie, tel le levain dans la pâte.

La forme de l'auréole est généralement car le cercle symbolise la perfection, l'achèvement.

Dans le nimbe du Christ figure toujours la croix avec l'inscription en grec : OWN ("Celui qui est") selon l'appellation que Dieu s'est donnée en apparaissant à Moïse dans le buisson ardent (Ex 3,14).

La mandorle qui, par contre, est toujours de forme ovale et entoure entièrement la silhouette du Christ ou de la Toute-Sainte, ajoutée au nimbe, signifie ainsi que leur sainteté est au-dessus de toute sainteté. C'est pour cela qu'on appelle aussi la Vierge Marie, "plus que sainte".






Autour du monogramme du Christ

Le monogramme IHS, qui représente le nom de Jésus, est parfois interprété de plusieurs manières, et notamment en latin comme Iesus Hominum Salvator.


En réalité il s'agit d'une abréviation en trois parties du nom de Jésus, dans laquelle le I et le H sont les premières et le S la dernière lettre du nom écrit en grec IH-SOUS.

Le H est la lettre grecque ETA et se prononce E, ce qui est important pour identifier les lettres du monogramme.

Souvent un petit trait horizontal surmonte les trois lettres indiquant qu'il s'agit bien d'une abréviation. Plus tard la lettre centrale deviendra même une croix.


Le premier monogramme pour désigner Jésus ne s'est pas inspiré du nom de Jésus, mais bien de son titre de majesté "Christus", en abrégé en XP.



La lettre grecque X est notre C et le P la forme grecque de notre R. Ces deux lettre XP représentent le mot "Christos", en français: l'Oint du Seigneur, le descendant de David élevé par Dieu à la dignité royale.

Le monogramme du nom de Jésus ne comportait d'abord que deux lettres IS, la première et la dernière : IesuS. Très tôt dans les icônes byzantines apparaissent les formes IC et XC, toujours utilisées aujourd'hui dans l'Eglise orthodoxe sur les icônes du Christ.


Vers le début du XIIIe siècle dans l'Occident latin, mais sous l'influence grecque, les deux abréviations de Jesus et Christus marquaient les figures de Jésus.

Dans les fresques des églises rupestres de l'Italie méridionale on trouve des compositions de trois lettres: IHC XPC. La lettre grecque C se transforme en un S latin. On en arrive ainsi au monogramme IHS. Celui-ci est souvent utilisé dans la confection des hosties pour l'eucharistie, ce qui explique sa large diffusion.

Dans le nord de la France, on écrivait le monogramme en lettres gothiques minuscules "ihs". On comprend facilement que la ligne verticale du "h" en traversant le petit trait horizontal indiquant qu'il s'agissait d'une abréviation s'est bien vite transformée en forme de croix. L'habitude a continué à s'imposer lorsqu'on écrivit l'abréviation en lettres majuscules. A la fin du moyen-âge la dévotion au nom de Jésus a élargi l'usage de l'abréviation bien au-delà du modèle pour la confection des hosties.


Saint Bernardin de Sienne( 1380-1444), dans ses missions populaires et ses prédications, faisait usage de tablettes de bois portant le monogramme de Jésus. A la fin de sa prédication il les élevait pour bénir la foule qui, à genoux ,adorait le nom de Jésus. Il parvint même à convaincre la commune de Sienne à remplacer les armoiries de la ville par le symbole de Jésus entouré du soleil. Plusieurs de ces tables de bois ont été conservées. L'une d'elles se trouve en l'église Sainte Marie de l'Aracoeli à Rome, près du Capitole. Les tables et les innombrables reproductions du blason de Sienne présentent le monogramme de Jésus écrit en lettres gothiques minuscules surmontées du tiret transversal qui indique qu'il s'agit d'un monogramme.


Celui-ci ornait aussi, par exemple, l'entrée du Collège Sainte Barbe de l'Université de Paris, où saint Ignace de Loyola l'a certainement pu admirer et ensuite l'adopter, augmentant ainsi sa diffusion. En effet le fondateur de la Compagnie de Jésus l'a utilisé fréquemment au début de lettres importantes et dans d'autres écrits. Il l'a fait imprimer au frontispice de publications importantes, par exemple dans la première édition du livre des Exercices Spirituels et finalement dans le blason de l'Ordre des jésuites.

Dans l'usage qu'en fait saint Ignace, un autre élément est venu s'ajouter. En effet dans l'espace circulaire qui entoure le monogramme et la croix, le bas de l'ensemble restait vide aux yeux d'un observateur attentif à la beauté des lignes. Saint Ignace y était très sensible et inventa de remplir cet espace par des signes symboliques.

Pour le sceau de la Compagnie, il choisit la demi-lune, flanquée de deux étoiles. Le symbolisme en est clair. Par rapport au Christ, Notre-Dame est la lune et les étoiles sont les saints. En général sous les trois lettres IHS se trouve un symbole marial.



La porte de la sacristie


Le monogramme du Christ est encore présent dans d'autres endroits de l'église de Bouvignes. L'un des plus visibles est la porte de la sacristie composée des monogrammes du Christ et celui de la Vierge Marie : MA. Ces deux éléments proviennent des anciennes stalles incendiées lors du bombardement du choeur en 1914. De celles-ci sont encore conservés les très jolis médaillons sculptés des 4 évangélistes et de saint Lambert - aujourd'hui placés sur le mur latéral sud de l'église. Et tout récemment, nous a été confié un magnifique élément de sculpture d'une des stalles : une bien jolie miséricorde figurant Moïse portant les tables de la Loi.

En 1940, le Chanoine Evariste Hayot, curé de Bouvignes, choisit de ne pas restaurer les stalles mais consacra l'argent reçu par les dommages de guerre pour installer le chauffage à air pulsé de l'église. En ce sens, il fut prophète en son pays.