L´église Saint-Lambert de Bouvignes

Tout visiteur qui parcourt la vallée de la Meuse, entre Dinant et Namur, et emprunte la rive gauche du fleuve passe nécessairement par Bouvignes. Il sera surpris d´y découvrir à l´approche du troisième millénaire, une petite cité en marge du temps, aux ruelles bordées d´anciennes maisons en pierre bleue ou à colombage. Entre les vestiges de l´ancien chàteau comtal et un éperon rocheux dominé par le donjon de Crèvecoeur, la puissante tour carrée de l´église Saint-Lambert porte la croix *, altière et belle, a quelque 47 mètres au-dessus de la place voisine. L´importance de cet édifice apparaît, de toute évidence, sans aucune proportion avec la modestie de l´actuelle cité. Elle témoigne par sa taille - plus de 55 mètres de long- de la grandeur et de la prospérité de la ville ancienne.

(* malheureusement, en décembre 1999, la tempête a plié la croix de l´église : elle fut enlevée par les pouvoirs publiques ; elle est à présent conservée dans le « vieux choeur » attendant d´être replacée !)

La tradition situe la construction de l'église vers 1200 mais des études récentes reportent son existence beaucoup plus haut. Si ses origines restent obscures, nous savons que son patron titulaire est saint Lambert, celui du diocèse de Liège, auquel la paroisse était rattachée jusqu'en 1559, date de la création du diocèse de Namur.

Si l'on ne sait rien de la fondation de l'édifice, les sources anciennes mentionnent par contre un curé dès 1161. Le cartulaire de Bouvignes précise que l'église fut consacrée en 1217, par Thierry, évêque des Estoniens ( Lituanie) et suffragant de Liège. A cette occasion, il est spécifié que le chapitre collégial de Dinant et l'abbaye des chanoines prémontrés de Leffe exerçaient alternativement le droit de présentation à la cure.

Les bombardements d'août 1914 mirent au jour les restes de cette église primitive. Il s'agit d'une petite chapelle souterraine située sous le bas-côté nord - vers l'actuelle place de la Trompette -, constituée de trois travées aux voûtes rudimentaires et d'un petit escalier, aujourd'hui condamné, qui donnait accès à l'église. Communément désignée sous le nom de « crypte », cette espace semble avoir joué un rôle à la fois constructif et défensif.

Deux salles situées de part et d'autre du choeur ont été également dégagées. Leurs fonctions sont mal définies sinon celle de droite, sous les fonts baptismaux actuels, proche de l'ancienne sacristie et qui porte le joli nom de « trésorerie ». En effet, elle fut utiliser jadis pour y conserver et abriter l'orfèvrerie de l'église.

Tout au long des XIIIe - XIVe et XVe S., l'église de Bouvignes profite du grand essor économique de la cité qui reçoit son affranchissement en 1213 de Pierre et Yolende de Courtenay, alors souverains du Comté de Namur. Les fouilles récentes réalisées par la Région Wallonne, sous la direction de l'archéologue Jean Plumier, ont permis de dégager plusieurs fours, témoins de l'intense activité métallurgique qu'abritait jadis l 'enceinte fortifiée de la ville. Le battage du cuivre ou dinanderie fait la richesse de Bouvignes mais la place aussi en concurrence directe avec Dinant, sa voisine. A cette concurrence économique s'ajoute une autre, politique, puisque Dinant était un Principauté de Liège et Bouvignes relevait du Comté de Namur.

La prospérité de la ville entraîne un accroissement de la population au point que l'église se trouve bientôt trop exiguë. Un agrandissement s'impose. La présence, au sud, du château comtal, au nord des nombreuses chapelles latérales, à l'est de la tour et du choeur, oblige les constructeurs à un dégagement ouest. La tour Sainte-Barbe, intimement impliquée dans le système de défense de la ville, ne pouvant être rasée, les constructeurs en viennent à enjamber le rempart et à édifier une superbe abside à trois pans largement éclairés. Seule surprise, l'axe initial du sanctuaire est changé de quelques degrés.

L'importance de cet édifice se justifie par un clergé nombreux : 18 prêtres sont cités en 1538 et « vingt-deux prêtres et chapelains officiant en la seule église paroissiale » avant 1554 .

Jusqu'à la création du diocèse de Namur, Bouvignes est aussi le siège d'un doyenné. Il est vrai qu'en plus d'une population nombreuse, l'église gère de nombreuses institutions charitables. Elles sont énumérées en 1420 sous le titre des « quatre aumônes de la ville de Bouvignes » . Il s'agit de l'hôpital Saint-Nicolas fondé en 1253 ; de la « table commune des pauvres » ; de la « charité », grande fête annuelle célébrée à la Fête-Dieu mais supplantée au fil des ans au profit de la Saint-Lambert, en septembre ; enfin, d'une maladrerie ou hôpital des malades, fondée en 1289 et située au lieu-dit « Conneau » - à proximité du cimetière actuel. Une telle vitalité suppose bien entendu une prospérité financière considérable.

Le sac de la ville, le 8 juillet 1554, par les armées françaises du Roi Henri II fait payer l'imprudence des habitants d'avoir trop étroitement associé leur église aux remparts et à la place forte. L'immense charpente est la proie des flammes, l'incendie ne laisse bientôt plus que des colonnes calcinées au milieu d'une cité éventrée et dévastée. La restauration sera longue et jalonnée d'efforts incessants : les Bouvignois ont à coeur de doter leur ville d'une église ample et somptueuse. Dès 1559, la tour est relevée ; en 1562, la nef et le choeur. En 1568, l'évêque de Namur, Mgr Antoine Havel, visite l'église et consacre les autels latéraux. Son successeur vient bénir et consacrer l'autel majeur en 1599.

Les XVI et XVIIe S. ne seront qu'une suite de réparations de fortune, dans l'attente d'une véritable rénovation. C'est à partir de 1770, qu'à l'intérieur du vaste édifice gothique délabré et ruiné, on s'attache à aménager, à grand renfort de briques, de poutres et de plâtre, une petite église de style néoclassique qui subsistera jusqu'à la première guerre mondiale - en témoigne les reproductions de trois cartes postales qui sont à proximité du banc de communion, de l'église.

Les 15 et 23 août 1914, lors des combats pour le passage de la Meuse, tirés des hauteurs qui dominent Dinant, des obus allemands touchent et éventrent la tour de l'église, dévastent le choeur et ruinent la sacristie. D'autres projectiles enfoncent la toiture, fracassent le pavement, brisent les vitraux, démolissent le maître-autel... Durant les hostilités, le curé de l'époque se voit dans l'obligation de célébrer la messe dans la petite chapelle de Sainte-Ermelinde, située route de Meez.

A partir de 1922, sous l'impulsion du curé de la paroisse, Monsieur le chanoine Evariste Hayot, la restauration des graves dégâts causés par la guerre est marquée du désir d'un retour à l'aspect antérieur à 1554. Les restaurateurs ne peuvent qu'être tentés par la mise en valeur des pierres apparentes et des lignes épurées du Moyen Age. Sur les plans de l'architecte bruxellois, Henri Vaes, l'entreprise est approuvée par la Commission Royale des Monuments et des Sites ainsi que par les autorités civiles et religieuses compétentes. Non sans quelques réticences par la suite, lorsque la pierre dégagée du plâtre laisse apparaître les traces irrémédiables de l'incendie de 1554. Mais les efforts du chanoine Hayot, archéologue et historien, qui n'hésitait pas à prendre la truelle, ont raison de toutes les difficultés. Il mène l'entreprise avec doigté au point d'obtenir ce magnifique sanctuaire. Ainsi, comme certains paroissiens aiment le rappeler familièrement, l'église fut cimentée, entre les deux guerres, à coup de «peket »... !